Je suis en Haïti pour travailler sur un projet de site Web. J’ai un collègue qui est ici depuis quelques mois pour développer la structure, tandis que je travaillerai au contenu. Ce site se veut d’abord informatif : l’idée est de répertorier toutes les écoles de formation professionnelle accréditées de la région du Sud-Est, leurs programmes, etc. Ce projet sera éventuellement étendu à d’autres régions, notamment l’Artibonite.

J’ai la chance d’être arrivée ici en même temps qu’une autre collègue qui, elle, a pour mandat de développer une base de données. Nous cherchons plus ou moins les mêmes informations, qui seront présentées et utilisées différemment au bout du compte.

Ainsi, depuis mon arrivée, il y a une semaine, je suis en mode « cueillette d’information ». Et depuis une semaine, j’ai l’impression de baigner dans un flou artistique.

D’une part, l’information n’existe pas. Ou en tous cas, pas sur papier. Elle est surtout dans la tête des gens. « Il y a combien de filles dans le programme de mécanique ?
-Hum… Attends… il y a une telle, une telle et une telle. » Il y a des cahiers, ici et là, dans lesquelles les gens prennent des notes. Certains sont de l’année en cours, d’autres datent de 1928. Ils sont empilés pêle-mêle dans un armoire. Rien n’est numérisé. « Vous avez un ordinateur ? Il a été détruit dans le tremblement de terre. Depuis, j’utilise le mien, mon ordinateur personnel. » Et la secrétaire ? Son rôle, comme celui de tout le monde, ou presque… est flou ! La moitié de l’école a été détruite par le séisme, mais on a trouvé un terrain où déménager. « Vous attendez quoi pour déménager ?
-Les bailleurs de fonds exigent le titre de propriété.
-Et c’est facile à obtenir ?
-Tellement facile qu’on ne l’a toujours pas ! »

D’autre part, j’ai le sentiment que ce « flou artistique » sert certaines personnes. Il faut emprunter le parcours du combattant pour obtenir des informations pourtant simples, comme le numéro de téléphone du directeur de telle école, ou l’adresse physique de telle école. Comme dirait mon collègue, il faut utiliser des techniques d’interrogation nord-coréennes pour obtenir des informations de base. À qui sert ce « flou artistique » ? Difficile à dire. Mais comme je suis ici pour un court mandat, je me résigne : je risque d’y baigner encore quand je quitterai Haïti !

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2 thoughts on “Le flou artistique

  • 12 avril 2012 à 22 h 51 min
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    Bonjour Johanne,
    Je suis contente d’avoir pris le temps de lire plusieurs de tes articles. Je trouve ça fascinant de voir le monde à travers les yeux d’une coopérante. C’est vraiment très rafraîchissant. C’est hallucinant parce qu’en travaillant sur le terrain au Cameroun, j’étais confrontée au même problème : la difficulté à avoir accès à l’information. Dans mon cas, les raisons étaient principalement d’ordre socioculturel. La société camerounaise est encore très traditionnelle et continue à privilégier la tradition orale plutôt que les écrits. Il y a aussi un héritage colonial qui fait en telle sorte que certains processus sont encore très bureaucratiques et donc lents. Tout ceci entraine un enjeu de transparence et de partage d’information qui ouvre la porte à la corruption et le détournement de fonds. Mon expérience m’a montré que cette situation incitait certaines personnes à payer pour s’assurer que des informations compromettantes ne soient pas accessibles facilement. Penses-tu qu’en Haïti on soit dans une situation similaire?

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    • 13 avril 2012 à 13 h 49 min
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      Merci beaucoup pour ce message ! J’y ai répondu par un message tellement long que j’ai décidé d’en faire un post… Je le publie à l’instant.

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