Relancer l’industrie touristique pour relancer le développement économique d’Haïti est une idée à la mode. Déjà, peu de temps après le séisme, des journalistes ont soulevé l’idée. Récemment, je lisais dans le courrier des lecteurs de Montreal Gazette un éditorial prônant la même idée. Dans sa déclaration de politique générale d’octobre dernier, le Premier ministre haïtien, Gary Conille, affirme que « le gouvernement entend faire du tourisme un pilier du développement durable d’Haïti. » Dans son Plan opérationnel 2010-2015, la Commission Présidentielle Éducation et Formation recommande, notamment, d’« orienter l’offre de formation professionnelle vers les secteurs prioritaires pour le développement » dont fait partie le tourisme. Dans le magazine Planète Marketing, distribué à Jacmel, on lit que la ville « est très réputée pour ses atouts touristiques considérables et immenses. Outre son architecture et son environnement de plages et de montagnes, elle offre un artisanat original et abondant. »

Le Carnaval de Jacmel est une attraction touristique majeure en Haïti

Comme tout le monde ou presque, je veux y croire. Comme ses voisines la République dominicaine, la Jamaïque ou Cuba, Haïti a beaucoup à offrir au touriste potentiel. Mais ma courte expérience en tant que touriste (à temps partiel) en Haïti me fait dire qu’il y a encore quelques petites choses à régler avant de « remettre Haïti sur la map ». Les deux premières difficultés, si elles sautent aux yeux, sont moins évidentes à surmonter.

La sécurité

Je suis en Haïti dans le cadre d’un Programme dont les règles de sécurité sont assez sévères. Je ne suis pas libre de me déplacer avec n’importe quel moyen de transport, et dans certaines régions, notamment Port-au-Prince, certains quartiers me sont interdits. Ainsi, parce que je vis dans une espèce de cocon, je ne suis pas confrontée à des problèmes de sécurité. Mais ils existent et peuvent, avec raison, rebuter les touristes.

L’instabilité politique

J’ai pris l’habitude de dire qu’en Haïti, tout est politique. Les changements de gouvernement ont des conséquences importantes : des projets sont arrêtés, même quand la moitié du budget a déjà été dépensée, des têtes tombent, des postes sont abolis. « C’est pas très différent de chez nous », me direz-vous. Sauf qu’ici, c’est un peu plus drastique. Et même si des élections ont eu lieu récemment, une crise politique n’attend pas l’autre. Ces temps-ci dans les journaux, il est beaucoup question de la double (voire la triple) nationalité de Martelly, ce qui a mené récemment à des manifestations au cours desquelles on a brûlé la photo du président. Vendredi dernier, des accrochages ont eu lieu entre des étudiants de la Faculté d’ethnologie et des partisans du président. Encore là, ce n’est pas propice au tourisme.

La gestion des déchets

Valise égarée sur la plage de Ti-Mouillage, près de Jacmel

Valise égarée sur la plage de Ti-Mouillage, près de Jacmel

À Jacmel, où j’habite, il n’existe aucun système de gestion des déchets. Les déchets sont jetés dans les arrière-cours puis brûlés de temps à autres, ou alors ils sont jetés à la rivière, qui, elle, les rejette à la mer. Ainsi, il n’est pas rare de trouver sur les plages des vêtements, des bouteilles ou des sacs de plastique. Même les déchets que les coopérants de mon programme produisent ne sont pas gérés. Ils sont brûlés, comme les autres. Ces amoncellements de déchets ne sont rien pour attirer le touriste dans la région, encore moins quand ils se retrouvent sur les plages.

La chaîne du froid

Un restaurateur me disait récemment que, sauf à quelques endroits de Port-au-Prince, la chaîne du froid, qui permet d’assurer la salubrité des aliments, n’était pas respectée. Et ça se comprend. L’EDH, l’entreprise haïtienne qui fournit l’électricité à tout le pays, ou presque, n’est pas en mesure d’offrir l’électricité 24h sur 24. À Jacmel, par exemple, il n’y a pas d’électricité entre 5h et 13h. Autour de la période du Carnaval de Jacmel, au début de février, l’électricité revenait à 17h seulement à cause d’une pénurie d’essence. Où j’habite, on pallie au manque d’électricité grâce à une dizaine de piles branchées à un inverter, ce qui nous permet de faire fonctionner un minimum d’appareils. Mais de telles piles sont très dispendieuses, et une génératrice l’est encore plus. Pourtant, assurer la salubrité des aliments est indispensable au développement de l’industrie touristique.

Le service à la clientèle

Permettez-moi d’être politically incorrect. Le service à la clientèle, en Haïti, est très mauvais (j’ose pas dire pourri… oups, je l’ai dit !). Est-ce culturel ? Ou alors c’est parce que la plupart des employés d’hôtels ou de restaurants sont payés des salaires de misère pour travailler douze heures par jour, 6 jours, voire 7 jours sur 7… ? Quelle que soit l’explication au phénomène, le service à la clientèle tel que je l’ai expérimenté jusqu’à maintenant risque de rebuter même les touristes les moins exigeants. Déjà, être reçu par un sourire ou un minimum de courtoisie n’est pas la norme. La flexibilité pour s’adapter aux besoins du client : c’est une autre denrée rare. Et l’efficacité ? Parlons-en, de l’efficacité. Récemment, j’étais dans un hôtel où j’ai commandé un jus de papaye. Au moins 30 minutes plus tard, le serveur est revenu en disant qu’il n’y avait plus de jus de papaye. « D’accord, alors quels jus avez-vous ?
-Le jus de grenadine ou le jus de chadec.
-J’vais prendre un jus de grenadine alors… » Encore 30 minutes ont passé. « Madame, nous n’avons pas de jus de grenadine.
-Vous avez quoi alors ?
-Jus de grenadia ou jus de chadec.
-Je vais prendre un jus de grenadia. »

Plusieurs minutes plus tard, le serveur est revenu avec deux cocas pour deux de mes collègues. « Et mon jus ?
-Ah oui, c’est vrai. » Finalement, j’ai dû attendre près de 2h pour boire un jus, et c’est pas parce qu’il y avait foule. Plus souvent qu’à mon tour, en tant que cliente prête à dépenser de l’argent dans un établissement, je me sens traitée comme si j’étais un fardeau… C’est pas comme ça qu’on traite un touriste. Surtout pas un touriste qu’on souhaite voir revenir.

Les services de base

Avant de développer l’industrie du tourisme, il y a plein de petites entreprises qui, à mon avis, pourraient être développées et faire des affaires d’or grâce à la masse d’expatriés qui travaillent en Haïti. À Jacmel, par exemple, il n’y a pas de boulangerie. Le pain tranché Karyna qu’on trouve ici est un moindre mal dont on se contente à défaut de mieux.

À Cayes, j’ai passé beaucoup de temps dans le port à attendre le bateau vers l’Île-à-Vache et, bien qu’il y avait là plusieurs personnes qui se tournaient les pouces, il n’y avait pas de restaurant, et jamais personne n’est venu m’offrir à boire ou à manger.

Le tourisme, certes, mais à qui iront les profits ?

La plupart des entreprises touristiques qui fonctionnent bien (restaurants, hôtels, etc.) appartiennent soit à des haïtiens qui vivent à l’étranger, soit à des étrangers tout court. Oui au tourisme, dans la mesure où on réussit à l’attirer, le touriste, justement. Mais encore faut-il s’assurer que les retombées aillent réellement dans les poches des citoyens haïtiens. Et je ne crois pas que c’est en embauchant quelques serveurs et barmen mal payés qu’on pourra se vanter de faire tourner l’économie d’un pays…

Ainsi, je dis « oui, oui, oui » au tourisme en Haïti, mais qu’on prenne des moyens réalistes (et le temps) pour y arriver !

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2 thoughts on “Le tourisme en Haïti

  • 15 juin 2014 à 2 h 16 min
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    J’ aime bien cet article qui donne toute le réalité d’ Haïti.
    Mais , pensez-vous qu’une bonne gestion des déchets pourra faire avancer la culture touristique en Haïti pour le développement durable?

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    • 16 juin 2014 à 13 h 27 min
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      Je pense que la gestion des déchets, comme beaucoup d’autres éléments (par exemple le service à la clientèle), sont nécessaires pour faire évoluer la culture touristique en Haïti.

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