La Journée de la femme à la sauce haïtienne

Quand on travaille dans des pays en développement, on travaille avec des hommes (à quelques exceptions près). Mes partenaires de travail, qui facilitent grandement mon intégration sur le terrain, sont presque exclusivement des hommes. Les employés de soutien (chauffeurs, gardiens), avec qui je suis en contact le plus régulièrement, sont des hommes. Je croise bien des femmes dans le cadre de mon travail. Mais la plupart ne font pas partie de mon environnement immédiat, et je ne les côtoie pas régulièrement. Surtout, elles ne sont jamais les premières à m’aborder.

Travailler dans un monde d’hommes, c’est généralement assez amusant. Voire flatteur. Mais de temps en temps, au fond du cœur, je ressens un malaise. Quand un collègue me dit que la femme qui l’accompagnait tantôt, c’est sa maitresse, (« c’est mon bureau, comme on dit en Afrique ») et non sa femme, avec un brin de fierté dans la voix… Quand un autre collègue me dit, sur un ton chargé de sous-entendus, que de toutes façons, en Haïti, il y a 8 femmes pour un homme (en réalité, les femmes représentent 52 % de la population haïtienne)… Eh ! bien parfois, je ris jaune.

Parce que ce genre de blagues, elles ne viennent jamais des femmes que je côtoie. Loin de moi l’idée de condamner les allusions sexuelles ou l’infidélité. C’est un autre débat. Mais l’inconfort que j’ai parfois à être entourée d’hommes qui assument haut et fort leur liberté sexuelle est le symptôme d’une situation plus dérangeante. C’est que la femme est toujours maintenue dans un état de vulnérabilité. D’ailleurs, c’est seulement depuis un décret de 1982 que la femme mariée, en Haïti, peut jouir de ses pleins droits. Jusque-là, la femme, en se mariant, perdait sa capacité juridique et devenait une mineure.

Qu’on soit infidèle est une chose. Qu’on l’assume, ouvertement, que l’épouse « fasse avec », c’est le signe que, de toutes façons, la femme n’y peut rien. Une femme cocufiée est encore dans une meilleure situation qu’une femme divorcée, voire jamais mariée. En Haïti, 43% des ménages sont dirigés par des femmes sans conjoint ou dont le conjoint ne réside pas dans le ménage. Sauf que les femmes présentent des taux élevés de chômage et de sous-emploi, en dépit de leur forte participation au marché du travail.  Car elles travaillent souvent dans le secteur informel, moins rémunérateur que l’emploi formel. Car le taux d’alphabétisme des femmes est nettement en-deçà de celui des hommes (48,6% pour les femmes contre 60,1% pour les hommes).

Ainsi, oui, l’injustice entre les hommes et les femmes s’exprime parfois d’une bien drôle de façon. En tant que femme québécoise, je me fais parfois la complice de ces blagues ou de ces allusions parce que j’ai l’impression que ça facilite mon intégration dans ce monde d’hommes. Mais ce faisant, je croise peu de femmes sur ma route…

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