Comment on supporte la chaleur quand les averses ne viennent jamais ?

La première fois que j’ai posé le pied sur le sol africain, c’était à Ouagadougou, au Burkina Faso. Deux choses m’ont frappée, dès ma sortie de l’avion : l’odeur de fumée omniprésente (la plupart des gens là-bas cuisinent sur un feu de bois ou de charbon extérieur) et la chaleur. Lourde. Écrasante. Humide. C’était en juillet, en pleine saison des pluies, et je me suis rapidement rendue un peu plus au nord, à Yako, un petit village situé un peu avant Ouahigouya. En pensant « saison des pluies », j’imaginais qu’il tomberait de longues et fortes averses tous les jours de mon séjour là-bas qui a duré près de 6 semaines. J’imaginais ces averses fraiches, douces, apaisantes… Je fantasmais à l’idée d’un vent frais dans mon visage… Mais j’oubliais que Yako est situé aux portes du désert, qui lui prend de l’ampleur d’années en années. Et ces averses ne sont demeurées qu’un fantasme. Oui, il a plu. Peut-être 3 fois durant mon séjour là-bas. Mais chaque fois, les averses étaient très courtes (10 minutes environ), très fortes, et ne réussissaient même pas à pénétrer la terre, et encore moins à enlever un peu de l’humidité ambiante.

Ainsi, chaque matin, on se mettait au boulot dès 7h, parce qu’à 10h déjà, on était trempé de transpiration et on tombait de fatigue. Puis à midi, on partait manger aux Jardins du maire, genre de resto extérieur où moi et mes collègues étions la plupart du temps les seuls clients.

Zéphirin, Romain et Kelsey aux Jardins du maire de Yako

Aux Jardins du maire, restaurant extérieur

On nous servait des boissons pas tout-à-fait fraiches (Coke, Sprite ou boisson gazeuse à l’orange ou aux ananas), puis du spaghetti ou du couscous avec une sauce aux tomates. Une sauce tomate d’ailleurs que je n’étais plus capable d’avaler après un mois. Ah, on servait aussi du poulet. Mais comme le cuisinier devait d’abord l’abattre puis le plumer avant de le cuire, c’était plutôt long, et on a fait l’erreur d’en commander qu’une seule fois. Il y avait aussi des alokos, mais des bananes plantains frites, c’est pas super soutenant quand le souper est prévu pour dans 8h. Bref, on a mangé beaucoup de sauce tomate sous un soleil de plomb. Et après le repas, il fallait revenir à l’endroit où on logeait et travaillait tout à la fois… malgré le soleil. Même si, esthétiquement parlant, c’est un peu discutable, j’ai rapidement adopté le fameux chapeau de peul, super pour faire de l’ombre.

Zéphirin, Romain et moi qui porte un chapeau de Peul

Zéphirin, Romain et moi, qui porte un chapeau de peul

Puis on prenait la pause. Une vraie pause, de près de 4h. Ainsi, après le dîner, on se douchait (oui, on avait la chance d’avoir des douches) puis on se couchait encore mouillés sous le ventilo de nos chambres (eh! oui, on avait aussi la chance d’avoir des ventilos dans ce petit village où l’électricité n’était même pas offert en continu). On dormait comme des bébés (est-ce que je dois préciser que la chaleur, ça épuise ?), puis quand on retournait travailler, de 15h à 18h environ, on avait l’impression de recommencer une nouvelle journée, frais et dispos.

À première vue, c’est un horaire un peu surprenant. Souvent, quand j’en parle à des occidentaux, on me dit « Oui, mais je ferais quoi, moi, pendant 3h au centre-ville. » Clairement, un tel horaire n’est peut-être pas adapté aux grandes villes où les gens passent beaucoup trop de temps pour aller et revenir du travail. Surtout qu’ici, les bureaux sont généralement climatisés, ce qui n’était pas le cas au Burkina. Quand même, c’est un horaire que j’ai beaucoup apprécié, surtout parce qu’il me donnait l’impression d’avoir une vie à l’extérieur du travail. Après ma sieste du midi, je prenais le temps de lire un peu, ou j’allais au marché, ce genre de choses, et j’étais moins pressée que si je n’avais eu qu’une heure de lunch… J’avais aussi assez de temps pour véritablement décrocher du travail.

Comme quoi, quand on fait du développement international, c’est une chose aussi dont il faut tenir compte : nos façons de faire, dans les pays du nord, ne sont pas toujours adaptées au reste du monde. En Amérique du Nord, avons su nous adapter à des températures qui vont de -30 à +30 degrés, et à leur manière, les Burkinabés ont su s’adapter à des canicules qui durent des semaines.

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Est-ce que aimer voyager est une bonne chose pour faire du développement international ?

J’étais hier soir au spectacle d’Emir Kusturica & The Non Smoking Orchestra. Comme je l’ai écrit sur mon compte Twitter, je me suis sentie transportée pendant 2h jusqu’à Belgrade, en Serbie. Ce spectacle m’a rappelée qu’avant d’avoir un intérêt marqué pour l’Afrique, j’ai longtemps été fascinée par l’Europe de l’Est. D’ailleurs, quand j’ai quitté pour la première fois de ma vie l’Amérique du Nord, c’est jusqu’en Hongrie que j’ai volé, dans le cadre d’un programme de Jeunesse Canada Monde. Même si déjà, à cette époque, j’avais une fascination pour l’Afrique, j’ai coché Europe de l’Est quand j’ai dû choisir parmi mes destinations préférées. J’ai toujours été fascinée par l’Afrique que j’imaginais, avec mes yeux d’enfant et d’adolescente québécoise, pleine de couleur, de danse et de musique. Quand je pensais Europe de l’Est, je voyais un gros nuage gris. Je ne voyais rien, en fait. C’est donc le goût de la découverte qui m’a poussée jusque-là (quand même, à mon premier voyage en Afrique, au Burkina Faso, j’ai bien vu que l’Afrique réelle n’avait rien à voir avec l’Afrique dans la tête d’une petite québécoise qui ne connaissait de ce continent que le Roi lion et des images du genre :

Genre d’images que j’ai revues pas mal récemment sur le Web, car elle expliquerait l’origine des fameuses vuvuzuelas utilisées amplement pour la Coupe du Monde de soccer en Afrique du Sud. OK. Vous comprenez que je blague, non ?

Revenons aux faits. Les gens qui, comme moi, s’intéressent au développement international sont d’abord des gens qui aiment voyager, généralement. Et je me demande si c’est une bonne chose. Grâce à mes quelques voyages en Europe de l’est et en Afrique, j’ai appris à mieux connaître ces régions du monde. Je sais maintenant que tous les Africains ne se promènent pas avec une vuvuzuela au bout du pénis. Mais je ne connaîtrai jamais la Hongrie ou le Mali autant qu’un Hongrois ou qu’un Malien. Donc, quand vient le temps de penser à ce qui serait bon pour le développement économique de ces pays, je ne suis peut-être pas la mieux placée (surtout que je ne suis pas économiste ;-)). Sans blague. Quand j’étais au Burkina Faso, j’ai travaillé sur un petit projet de film avec un collègue burkinabé, et heureusement qu’il était là ! Lui connaissait les codes du pays. Lui parlait le mooré. Et tandis qu’à la fin du projet, la moitié des participants canadiens étaient aux prises avec des problèmes intestinaux qui les empêchaient de fonctionner, on s’est franchement demandés « est-ce qu’on est vraiment efficaces ici ? ».

C’est pourquoi, pour moi, le développement international passe d’abord par l’éducation, qui fait souvent défaut dans les pays pauvres. Un Burkinabé avec les connaissances nécessaires sera plus efficace que moi pour développer un projet dans son propre pays (du moment où il a également accès aux outils nécessaires, je pense par exemple à des incubateurs d’entreprises, du crédit, des outils de communication, etc.). Malgré tout, et là, je défends un peu les voyages que j’ai fait et que je ferai sûrement encore, je crois beaucoup en la rencontre de l’autre et à la connaissance de l’autre. Et même si, en tant que nord-américaine, je ne digère pas toujours très bien certaines bactéries exotiques, je continue de croire que, si je n’ai pas apporté grand-chose aux Maliens ou aux Burkinabés en allant les visiter chez eux, bin j’ai au moins rapporté de là-bas des photos différentes de celle ci-haut…

Moi et Romain au travail

Moi et Romain au travail (crédit photo : Gilles Saint-Amand)

Travailler en coopération internationale : plumer des poulets ou gérer des projets ?

Un peu plus tôt cette semaine, j’ai lu sur Twitter un message qui m’a un peu piquée : « Je m’en vais lire Dany Laferrière et penser aux ONG et leurs domestiques (RT @cecilegladel). En lisant l’article de Josée Blanchette auquel référait le commentaire, je suis rapidement sautée à une conclusion : on reproche aux coopérants internationaux d’engager des domestiques. OK, il faut avouer que Twitter, qui permet d’écrire des messages de 140 caractères maximum, laisse peu de place à la nuance. Et après quelques échanges via twitter avec Cécile Gladel, j’ai réalisé que j’étais peut-être sautée aux conclusions un peu trop vite. Quand même, j’ai aussi réalisé qu’il était très facile de critiquer les conditions de vie de certains coopérants sans tout connaître du contexte.

Du tô accompagne une sauce au gombo

J’ai eu la chance de vivre quelques mois en Afrique, au Burkina Faso et au Mali, et là-bas, tous les coopérants ou presque avaient des domestiques. Quand on connaît le contexte, ça apparaît non seulement normal, mais nécessaire ! Quand, au Burkina Faso, quelqu’un a envie de manger du poulet, il ne s’agit pas de payer 4$ pour une poitrine désossée et emballée dans du saran qu’on n’aura plus ensuite qu’à cuire dans la poêle avec du beurre. Je me rappelle d’une fois, au Burkina Faso, où j’ai été invitée, non seulement à manger avec la famille de ma superviseure, mais également à participer à la préparation du repas. L’aventure a duré 3 h. Premier arrêt : le marché, où il faut tâter le poulet en cage pour s’assurer qu’on n’achète pas que de la plume, mais aussi un peu de viande. Et comme les poulets burkinabés ne sont pas engraissés aux hormones, vaut mieux prévoir au moins deux poulets si on est plusieurs à manger. Une fois le poulet acheté, il faut l’égorger. Je mets au défi un Québécois qui a grandi entre un IGA et un Métro d’égorger un poulet. Glisser un couteau sur la gorge d’un poulet, c’est déjà quelque chose…. Il faut ensuite l’ébouillanter pour mieux le plumer. Puis le dépecer. Rendu là, on travaille déjà depuis une bonne heure et le poulet n’est pas encore cuit ! On n’a pas préparé le non plus, une espèce de pâte qui ressemble à de la purée de pommes de terre, mais en beaucoup plus dense et collant ! Pas sans raison que les femmes burkinabés ont de supers épaules : c’est ce que ça prend pour brasser le tô.

Bref. Partie de chez moi vers 10h, j’ai mangé à 14 h. Ce qui me rappelle une partie de mon groupe qui vivait à Gourcy, le village voisin de Yako (où j’étais). Eux préparaient tous leurs repas… et y consacraient environ 4 h par jour. Tout ça pour dire qu’à mon avis, un coopérant doté d’une expertise quelconque qui débarque au Burkina Faso sera beaucoup plus efficace à gérer des projets par exemple ou à enseigner l’informatique qu’à plumer des poulets  ! Alors qu’ils sont nombreux, trop nombreux même les burkinabés sans éducation, mais supers efficaces pour cuisiner avec les moyens du bord, sans compter que les domestiques de coopérants sont souvent assez bien payés si on compare à la moyenne des salaires locaux.

Kelsey plume un poulet

Je ne veux pas prendre l’habitude d’écraser mon blogue sous de supers longs billets. Mais pour moi, le développement international est un sujet passionnant sur lequel je me pose plusieurs questions (jusqu’à quel point est-il vrai qu’à « Rome, on fait comme les Romains » ?  Les salaires et les conditions des travailleurs de l’humanitaire sont-ils parfois indécents ? Jusqu’à quel point faut-il accepter d’être sous-payé pour faire de la coopération internationale ? Ne serait-il pas plus pertinent d’éduquer un Burkinabé ou un Malien que de payer un coopérant ?, etc.) Mais j’y reviendrai. J’ai un poulet à plumer ! 😉

ERRATUM : j’avais oublié que j’avais une photo d’un des poulets en question ! Et j’avais oublié aussi qu’en réalité, au Burkina, seuls les hommes ont le droit d’égorger des animaux. C’est pourquoi je me suis contentée de regarder… pour cette partie du travail !